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La compensation au cœur du débat

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La compensation fait souvent débat. Elle a ses détracteurs ou ses sceptiques et les reproches qu’on lui adresse sont multiples et méritent d’être pris en considération.

Pèse d’abord sur la compensation un certain scepticisme. La compensation est-elle efficace ? A décharge il faut reconnaître qu’une évaluation précise et scientifique des résultats obtenus n’est pas aisée. Et il faut bien dire que l’étude publiée en 2016 par l’institut allemand ÖKO a jeté le doute, si ce n’est le trouble. Cette étude portait sur le marché réglementé – ce qui sans doute en accentue encore l’impact. Elle révélait que seuls 2% des projets et 7% des crédits-carbone sont réellement additionnels et non surestimés. Pire, une enquête conduite durant 9 mois par The Guardian et révélée en janvier 2023 arrive à la conclusion que 90% des crédits-carbone REDD+ d’évitement de la déforestation n’ont pas d’effets positifs  sur le climat. De quoi jeter le discrédit sur tout le système.

Bien-sûr ces études doivent être relativisées en prenant en considération que la compensation est un processus à long terme. Il est difficile d’en analyser les effets sur le court terme ou même le moyen terme. C’est particulièrement le cas pour les projets de reforestation. Quand des crédits-carbone sont investis dans la plantation d’arbres, la réduction des émissions de carbone par séquestration sera très progressive et n’atteindra vraiment son objectif final que lorsque la plantation sera devenue adulte, ce qui peut nécessiter parfois plusieurs décennies. Par ailleurs les projets de reforestation seront forcément à leur tour soumis aux aléas naturels (maladies, tempêtes dévastatrices, incendies, défaut d’entretien, voire déforestation…) qui viendront en diminuer les effets attendus. Il faut donc bien avoir conscience que la plupart des projets de compensation n’ont pas une action directe et immédiate sur la crise écologique présente. C’est un engagement sur le long terme. La plus grande prudence s’impose donc dans la manière de communiquer sur cette compensation en veillant à ne pas prendre le risque de tromper le consommateur ou l’usager. Clairement expliquer par exemple que l’arbre planté ne produira vraiment ses effets que dans, au mieux, 2 à 3 décennies. Et ne pas laisser croire au consommateur que planter un arbre efface l’impact carbone du produit ou service qu’il achète.

On fait aussi souvent le procès à la compensation de détourner les États et les entreprises de l’objectif premier qui est d’éviter les émissions de gaz à effet de serre ou de tenter de les réduire au maximum, bref d’agir à la source. La compensation peut faire oublier cet objectif en donnant bonne conscience aux acteurs. « Je peux polluer puisque je compense (je paie) ! » Un sentiment qui a pu être exacerbé par la création, par le Protocole de Kyoto lui-même des fameux « Permis d’émettre ». Une appellation sans doute maladroite et l’occasion de rappeler qu’en communication le choix des mots n’est jamais anodin… Voilà qui nous conduit d’ailleurs à nous interroger sur la pertinence de ce naming de « compensation ». Parler de compensation, peut en effet suggérer que cette action efface, gomme, les impacts environnementaux du produit ou du service compensé. Avec pertinence, l’UDM  suggère de  parler  de « contribution à la neutralité carbone » expression qui nous semble en effet moins ambigüe sur la portée de l’action. Volontary Carbon Markets Integrity propose de son côté de parler de « contribution climatique ». Quant à nous, nous aimons parler d’ « écot volontaire à la neutralité carbone ». Ah le poids des mots !

Ces accusations prennent sens si on oublie la règle première, à savoir que la compensation est destinée à compenser les émissions incompressibles, c’est-à-dire celles que l’on ne peut réduire, malgré la meilleure volonté. Et uniquement elles ! Alors oui, si ce postulat de départ est oublié, communiquer sur la compensation devient nocif et peut s’apparenter à une opération de greenwashing, voire de goodwashing. Le risque est dans cette hypothèse d’autant plus grand que les coûts d’acquisition des crédits-carbone, surtout pour les projets dans les pays en voie de développement, sont en général plus faibles que les investissements qui seraient nécessaires pour réduire à la source les émissions de GES. Il convient donc de rester très vigilant. A titre d’exemple, une émotion certaine avait été suscitée par l’annonce de la compensation du Grand Prix de Formule 1 d’Australie. Ou encore la compensation de la FIFA 2022 au Qatar à coup de millions de crédits-carbone. Et la compensation des billets d’avion (notamment touristiques) soulève régulièrement les mêmes critiques. Autrement exprimé, la compensation d’un vol aérien pousse-t-elle à prendre l’avion ? L’interrogation est bien réelle. Rappelons ici que la France et l’Europe interdisent désormais de se prévaloir de la neutralité carbone quand cette dernière repose principalement sur la compensation.

Alors, faut-il pratiquer la compensation quand on est une entreprise non soumise aux quotas d’émissions ? Oui, mais pas à n’importe quelles conditions et avec beaucoup de prudence et surtout humilité ! Oui si l’objectif premier reste d’accompagner des projets en manque de financement pour apporter sa contribution positive, son écot à la lutte contre le réchauffement climatique. Oui, en respectant strictement la règle que cette compensation ne doit concerner que les émissions dites incompressibles. La priorité doit être de réduire ses émissions, et non de les compenser ! Oui si on observe certaines règles élémentaires comme ne travailler qu’avec des organismes certifiés et privilégier les circuits courts pour que le maximum de l’argent investi aille réellement au projet (dans l’idéal, les frais de gestion ne devraient pas dépasser 15 à 20%). Oui si nous faisons le choix de ne pas en faire un axe principal de communication et que nous jouons la transparence sur les scopes (1, 2 ou 3 ?) sur lesquels l’entreprise compense et sur les limites de cette pratique. Oui si nous ne faisons pas de la compensation un outil marketing. Oui, si nous ne laissons pas croire indûment que la compensation confère la neutralité carbone au produit ou au service. Oui si, de préférence, nous travaillons avec des organismes sans but lucratif. Certes, beaucoup de conditions à respecter, mais l’enjeu est réel, les experts estimant que la compensation pourrait permettre la séquestration de 10% des émissions que nous devons réduire.